top of page

Entre toutes, de Franck Bouysse

  • Mémo'art d'Adrien
  • 28 janv.
  • 4 min de lecture

Avec Entre toutes, publié en 2017, Franck Bouysse s’inscrit dans la lignée des grands raconteurs d’existences modestes, si nombreuses dans l’Histoire, qui les retient pourtant assez peu. Loin d’en faire trop, l’auteur compose ici un texte d’une grande sobriété, entre le récit de filiation, la chronique rurale et une réflexion sur la mémoire et la transmission. C’est une œuvre particulièrement intime, où la violence se diffuse et s’inscrit dans le temps long des vies silencieuses.


Le roman s’ancre dans la France du XXᵉ siècle, marquée par les deux guerres mondiales, l’exode rural et la lente disparition du monde paysan. À travers la figure de Marie, Entre toutes interroge la place des femmes dans un univers dominé par les hommes, la religion et les déterminismes sociaux.


Dès les premières pages, le livre donne le ton :


« Nous sommes la multitude de noms gravés sur les pierres tombales, faits de la même matière que celles et ceux qui ont foulé la terre avant nous ».

Le roman sera celui de ces noms anonymes, de ces vies ordinaires qui, mises bout à bout, forment la matière même de l’Histoire. Elles en sont le creuset et la clé de voûte.


Le temps, la guerre et les silences


L’un des thèmes majeurs du roman est le rapport au temps. Le récit épouse une temporalité lente, presque organique, au cycle des saisons :

« L’hiver, c’est la saison du repos de la nature et par extension des humains. »

Cette lenteur n’est pas que formelle, elle conditionne les existences, elle implique l’endurance et la répétition.


La guerre, omniprésente dans les premières pages sans être montrée frontalement, agit comme une fracture durable. La Première Guerre mondiale revient sous la forme du retour du père, blessé, fiévreux, hanté. Franck Bouysse montre avec justesse comment la guerre ne s’arrête pas à l’armistice : elle s’infiltre dans les corps et dans les âmes, elle rappelle les présents et les absences. Le personnage masculin revient vivant, mais « absent de sa vie », incapable de se réinscrire pleinement dans le monde. La culpabilité devient une autre forme de blessure, plus silencieuse encore.


La Seconde Guerre mondiale, quant à elle, révèle la complexité morale d’une époque où les frontières entre héros et coupables sont floues. Le roman refuse toute relecture simpliste :

« Il est facile aujourd’hui d’affirmer qu’on s’est trompé… mais ceux qui vécurent en ces temps euphoriques d’après-guerre sentaient encore sur leur épaule la douleur d’un autre recul. »

Le roman rappelle que les choix se font toujours dans la peur, l’urgence et l’ignorance, jamais dans la clarté rétrospective.


Figures féminines et émancipation discrète


Si Entre toutes est traversé par les guerres, il est avant tout un roman de femmes. Marie, Anna, et celles qui les précèdent ou leur succèdent, portent le récit avec une force silencieuse. L’auteur ne les idéalise pas, mais leur confère une dignité profonde, forgée dans l’endurance et l’attention aux autres.


La maternité, loin d’être une évidence heureuse, apparaît comme un lieu de tension :

« Anna prit conscience qu’une femme marchait à ses côtés, que la mécanique du corps s’était emballée. »

Une écriture de la mémoire et de l’inventaire


Le style de Franck Bouysse est l’un des grands atouts du roman. Sobre, précis, souvent poétique sans jamais sombrer dans l’emphase, il épouse le rythme des vies qu’il raconte. Le narrateur revendique d’ailleurs une part d’incertitude :

« Tout ne sera pas vrai… Il y aura beaucoup de peut-être. »

Cette honnêteté narrative confère au récit une dimension profondément humaine : la mémoire est fragmentaire, subjective, mais sincère.


L’un des passages les plus marquants du roman est paradoxalement l’inventaire quasi obsessionnel des objets du magasin des Madranges. Cette longue énumération — couteaux, sabots, bottes, graines, ficelles, bonbons, encriers — agit comme une tentative désespérée de retenir un monde voué à disparaître. À travers ces objets, ce sont des gestes, des usages, des savoir-faire qui s’effacent. Franck Bouysse transforme l’inventaire en acte de résistance contre l’oubli.


La nature, enfin, est omniprésente dans ce roman. Elle est un refuge, un miroir, parfois un baume. Certains personnages y trouvent une forme de salut, une lumière inattendue : « Cet homme était un arc-en-ciel révélant des trésors insoupçonnés en tout lieu. » La ruralité chez Bouysse n’est ni idéalisée ni misérabiliste : elle est rude, mais porteuse d’une beauté âpre, profondément incarnée.


Un avis critique : un roman exigeant et profondément humain


Entre toutes est un roman exigeant, qui demande au lecteur d’accepter sa lenteur, ses silences, ses zones d’ombre. La grande réussite de Franck Bouysse réside dans sa capacité à faire sentir le poids du temps sans jamais l’alourdir. Chaque phrase semble chargée d’une mémoire collective, sans tomber dans la nostalgie facile. Le roman évite également tout manichéisme, notamment dans son traitement de la guerre et de l’après-guerre, préférant la complexité morale à la condamnation rétrospective.

On pourrait reprocher à Entre toutes une certaine uniformité de ton, voire une mélancolie constante. Mais cette tonalité participe pleinement du projet du livre : dire ce qui s’efface, ce qui résiste encore, ce qui se transmet malgré tout.


Lire Entre toutes, c’est accepter de ralentir, d’écouter des voix souvent absentes des grands récits historiques. C’est se souvenir que nos existences s’inscrivent dans une chaîne plus vaste, faite de vies modestes et de choix contraints. Le roman nous rappelle que nous sommes, nous aussi, « la multitude de noms gravés sur les pierres tombales », mais que tant que quelqu’un raconte, rien n’est tout à fait perdu.


Par sa justesse, sa sensibilité et son humanité, Entre toutes s’impose comme un roman essentiel pour qui s’intéresse à la mémoire, à la transmission et à la dignité des vies ordinaires. Un livre discret, mais profondément marquant, qui continue de résonner bien après la dernière page.

 

 
 
 

Commentaires


bottom of page