
Des batailles épiques et des figures mythiques
Une lutte à mort avec le voisin anglais.
La naissance du sentiment d’appartenance nationale.
Une stratégie fiscale, politique, diplomatique et militaire.
Laissez-moi vous conter une autre Guerre de Cent ans, à travers le brillant ouvrage de Amable Sablon du Corail.
La guerre ce Cent ans ne fut pas remportée militairement. La légende noire de l’indiscipline des aristocrates français est fausse. C’est à cause de l’Aquitaine que tout a démarré, et non uniquement en raison d’une histoire de succession. D’ailleurs, elle n’a pas duré Cent ans.
Pour rétablir toutes ces vérités, et pour apporter un regard inédit et passionnant sur cette période fondatrice de l’État français et de son identité, il ne fallait pas moins que les quelques centaines de pages du très bel ouvrage de Amable Sablon du Corail.
L’auteur le dit très bien : cette guerre « a opposé pendant près de deux siècles deux dynasties françaises, les Plantagenêts et les Valois […]. Une lutte à mort, qui vit la chute de la première et le triomphe de la seconde ».
Comme le dit l’auteur, rien ne prédisposait la France et l’Angleterre à suivre la voie que les deux royaumes ont finalement empruntée – d’autant que leurs socles culturels étaient sinon les mêmes, du moins partageaient une foule de références communes.
Cette guerre, dont le nom n’échappe à personne, bénéficie d’une littérature abondante, les ouvrages lui étant consacrés n’ayant jamais été aussi nombreux. Qu’apporte donc ce nouveau titre ?
D’abord, plusieurs rappels, dont celui, essentiel, que la différence notable des temps médiévaux est que « l’honneur ne s’acquiert pas nécessairement par la victoire, et celle-ci n’est pas nécessairement honorable ».
Autre rappel, la Guerre de cent ans avait l’originalité d’être à la fois une guerre civile et une guerre étrangère, la confrontation ne pouvait donc être que totale, « dont l’objet était tout autant la conquête des cœurs et des âmes que celle de territoires, de villes ou de forteresses ».
Enfin, le mot de stratégie, qui en grec ancien désigne l’acte de commander une armée, n’entre dans la langue française « qu’au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles, et encore, dans un sens assez restreint, guère éloigné de son étymologie ».
La thèse de l’auteur est de démontrer que les rois de France ont gagné « parce qu’ils ont su concevoir et mettre en œuvre une stratégie globale, politique, fiscale, économique, diplomatique et militaire, et employer au mieux des ressources limitées ».
Ainsi, il distingue deux phases durant cette guerre : « pendant la première phase de la guerre de Cent Ans (1337-1394), les Anglais se sont contentés d’aligner les victoires militaires puis d’assister impuissants au retour en force des Valois ».
Puis, pendant la seconde phase (1413-1453), les Anglais « ont parfaitement compris les enjeux du conflit, ont su saisir l’opportunité historique que fut pour eux la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, mais ont finalement échoué ».
L’auteur explique bien que, contrairement à ce qui est fréquemment avancé, l’enjeu de départ de la lutte entre la France et l’Angleterre n’était pas directement lié à des problèmes de succession, le roi d’Angleterre s’estimant légitime à régner sur la France, en tant que petit-fils de Philippe le Bel.
L’enjeu de départ était le duché de Guyenne, c’est-à-dire l’actuelle Aquitaine, détenu par les rois d’Angleterre, tout en devant l’hommage vassalique aux rois de France. Or, « cette situation ne convenait plus ni à l’un l’autre ».
L’auteur explique d’ailleurs parfaitement qu’au cours du XIIIe siècle, le système féodal connaît une crise majeure. La féodalité reposait sur le service militaire gratuit des vassaux, qui devaient s’armer et se mettre à la disposition de leur seigneur, grâce aux revenus qu’ils tiraient de leurs fiefs.
Mais « le morcellement des fiefs entre héritiers, le recul du servage, le rachat des droits seigneuriaux par les communautés rurales, la lente inflation qui ronge les redevances fixes en argent, tout cela vient diminuer les revenus des vassaux ».
Ajoutez à cela que les seigneurs s’engagent de plus en plus dans des conflits de plus en plus longs et éloignés de leur fief. Les vassaux ne peuvent plus offrir gratuitement leur service militaire, les obligeant à imposer les particuliers et les transactions commerciales.
Ainsi, la notion de la « défense du royaume » s’impose à la fin du XIIIe siècle, le roi pouvant désormais « appeler sous ses drapeaux tous les nobles, et plus seulement ses vassaux directs ». Ainsi disparaît la médiation féodale, qui prohibait au roi de convoquer ses arrière-vassaux.
Dans son ouvrage, Amable Sablon du Corail développe l’idée selon laquelle cette crise de la féodalité a en partie expliqué les désastres militaires du début de la guerre de Cent ans, tels Crécy et Poitiers.
En revanche, l’apport de ce livre est de montrer que ces défaites n’ont aucun rapport avec « la folle indiscipline de la noblesse française », une croyance passée dans l’inconscient collectif des Français.
Il n’en demeure pas moins, et l’ouvrage l’explique très bien, que ces défaites eurent un effet majeur sur ce que l’on nomma les « jacqueries », qui s’attaquèrent à une noblesse discréditée par ses défaites, contribuant à la dévastation des campagnes.
Pour contrecarrer ces défaites militaires, le roi Charles V décide de séduire les villes, « qui bénéficièrent d’une pluie de privilèges et de garanties, couchés sur de belles chartes de parchemin scellées du grand sceau royal, dont les registres de la chancellerie royale gardent la trace ».
D’ailleurs, l’historien dresse un bilan très élogieux du règne de Charles V : « en moins d’une génération, la vieille royauté féodale avait laissé la place à un État disposant désormais, avec la fiscalité moderne, des moyens d’assurer sa survie, et même son développement à très long terme »
L’auteur affirme d’ailleurs que ce roi est à la base de la stratégie globale qui fera vaincre la France, en léguant à ses successeurs « une indomptable volonté » fondée sur l’action politique, visant un objectif clair et invariable, l’expulsion définitive des Plantagenêts du sol français.
Par-delà le tunnel ombrageux du règne de Charles VI, le roi Charles VII reprendra à son compte cette stratégie globale, employant toutes les armes à sa disposition sur le terrain de la communication politique par exemple : lettres missives, lettres patentes, etc..
La stratégie des Valois est inédite en ce qu’ils firent davantage appel « aux sentiments qu’impose la loi naturelle aux sujets d’un royaume qui est pensé et vécu comme une communauté de sang ».
Ainsi, lorsqu’il écrit aux villes, Charles VII commence ses lettres par « chers et bien-aimés », avant de juxtaposer sa prière d’un mandement autoritaire, juxtaposition que Marc Bloch appelait les « paradoxes de la féodalité ».
L’ouvrage insiste par ailleurs sur l’importance de la fiscalité dans la stratégie employée : « la naissance de la fiscalité moderne est au cœur de la genèse de l’État moderne, de la fin du XIIIe siècle au XVIIIe siècle. On passe de l’État domanial à l’État fiscal ou moderne ».
Ce qui est remarquable dans cette nouvelle histoire de la guerre de cent ans, c’est qu’il révèle à quel point les rois ne voulaient surtout pas négocier, mais faire constater par les élites du royaume l’état de nécessité qui justifiait la levée de l’impôt.
Cela se fait par de véritables « liturgies civiques, destinées à fabriquer le consensus ». Sablon du Corail affirme que ces moments furent décisifs dans la formation de l’identité du régime politique français et dont les conséquences sont encore sensibles de nos jours.
Après la communication et la fiscalité, le troisième pilier de cette stratégie globale fut l’instauration de l’armée permanente par Charles VII en 1445.
Parmi les facteurs explicatifs de la victoire française, l’auteur cite la très grande taille du royaume de France et la densité de sa population, « qui en font une Russie d’Europe avant l’heure, immense, difficile à gouverner mais plus encore à vaincre ».
Abordons à présent un aspect passionnant de cet ouvrage, sur les effets parfois positifs de certains désastres. Le transfert du siège de la monarchie de Paris vers la vallée de la Loire oblige Charles VII à utiliser tout le potentiel de son royaume.
Dès lors, « les sujets du centre du royaume, qui dans les années 1390 s’adressaient rarement au souverain pour requérir des lettres de grâce ou de privilèges, le sollicitent bien davantage un demi-siècle plus tard ». cela contribua au sentiment d’unité nationale.
L’ouvrage de Amable Sablon du Corail conclue sur un constat peu souvent répandu : la guerre de Cent Ans se traduit par la victoire de la noblesse : « c’est une victoire remportée par des nobles et qui a bénéficié aux nobles ».
En effet, l’impôt royal est presque entièrement redistribué à la noblesse, afin de compenser la baisse de la rente seigneuriale, et de reprendre aux paysans ce qui a été perdu en raison du recul du servage et de la crise du système féodal.
En conclusion, l’ouvrage enseigne que, si la guerre de cent ans ne donne pas naissance à la France, elle en a renforcé le sentiment d’appartenance nationale. C’est la « genèse d’une tradition politique absolutiste dont nous portons aujourd’hui encore le lourd héritage ».
Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié ce livre, dont la thèse est passionnante, claire et convaincante. J’y ai appris à percevoir la guerre de cent ans autrement, à relativiser l’importance des grandes batailles, pour leur privilégier une stratégie globale.
De toute évidence un ouvrage très intéressant! Merci beaucoup pour cet article!