Règne animal, de Jean-Baptiste Del Amo
- Mémo'art d'Adrien
- 29 nov. 2021
- 6 min de lecture

L’histoire du XXe siècle est loin d’être un long fleuve tranquille. L’être humain y a montré son pire visage, mais c’est un siècle de mouvement, de progrès, et qui a provoqué des transformations extraordinaires dans le quotidien et les mœurs des individus.
Comment illustrer ce siècle torrentiel à travers l’exemple d’une ferme familiale perdue au milieu du Gers, qui, d’une exploitation traditionnelle, se transforme progressivement en une exploitation déraisonnable, intensive, inhumaine et "inanimale" ? C’est le défi de « Règne animal » de Jean Baptiste Del Amo.
La force de ce roman est de montrer de manière époustouflante, parfois insoutenable, la difficulté physique et morale de la vie paysanne. Aucun filtre dans ce roman, aucune poésie. Le réel est roi. Une réponse à ceux qui glorifient le milieu paysan, nostalgiquement, mais sans jamais l’avoir connu de près ou de loin.
Le rapport du paysan à la terre, à la famille, au voisinage, aux animaux, à la religion. Tout y est brillamment développé dans la première partie, qui évoque un monde paysan qui n’existe plus, celui du début du XXème siècle. Ces développements donnent lieu à des passages exquis : « Il méprise le sentiment religieux et désavoue en silence la bigoterie de la génitrice. Comme les marins, les paysans sont superstitieux et vont aux églises par politesse. Il trouve cependant une beauté mystérieuse au culte, à la répétition des gestes depuis les âges oubliés ».
Le passage sur la guerre 14-18, vécue depuis le village, est un vrai moment de grâce, une pure merveille. Il y est notamment montré le cataclysme que fut l’ordre de mobilisation générale, c’est-à-dire le départ de la quasi-totalité des hommes âgés entre 16 et 40 ans, dans une France rurale dont la vie était rythmée et organisée exclusivement autour de la terre et du travail agricole. A travers une scène de dialogue mémorable et poignante, puis à travers les nombreuses pages d’absence des hommes et de travail des femmes, Jean-Baptiste Del Amo parvient de façon magistrale à faire ressentir ce coup de tonnerre. Plus que jamais, le titre du livre se reçoit comme le règne animal de l’homme qui ne se comporte plus avec humanité, ou, justement, avec trop d’humanité.
Le passage de la guerre montre que les paysans étaient habitués à tuer, mais des animaux, pas des hommes. La différence est dimensionnelle pour ces hommes qui n’emploient la force que par nécessité, jamais par plaisir ou par volonté de faire souffrir. Les animaux sont utilisés pour nourrir et pour faciliter le travail de l’homme. Il n’y a aucun degré de supériorité de la part du paysan.
« Ils savent qu’il faudra tuer, ils savent, c’est un fait acquis, une certitude, une vérité, la raison même, il faut tuer à la guerre, sinon quoi d’autre ? […] Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits […]. Mais un Boche ? Comment ça se tue un Boche ? Et est-ce que ça ne fera pas d’eux des assassins, bien que ce soit la guerre ? »
Le traumatisme des hommes, de retour de la guerre, est également très présent dans le roman. Beaucoup ont survécu, mais peu ont vécu normalement après un tel choc, après avoir perdu tant de compagnons, après avoir joué sa vie à pile ou face chaque matin, à chaque assaut, à chaque son de mitrailleuse. Après cela, il est difficile de reprendre la vie telle qu’elle était avant que ne s’ouvre la parenthèse de la barbarie et de l’atrocité. Le soldat revenu multiplie les cauchemars et les insomnies. C’est cette douleur lancinante que décrivent les lignes suivantes : « Il arrive que les hommes se croisent dans le cœur de la nuit ; ils s’adressent alors tout juste la parole, baissent la tête et s’éloignent, l’un perclus dans ses douleurs, l’autre poursuivi par ses fantômes, se tenant à distance respectueuse de leurs solitudes ». Ce passage est sublime ! Chacun a sa solitude, chaque homme respecte celle de l’autre, et se tient à distance. Je trouve que ces lignes résument en quelques mots de manière inégalable le traumatisme que fut la « grande » guerre.
La plume de Del Amo est par moments magistrale. Le verbe est souvent bien employé. Peu de fausses notes. Une maîtrise totale. Toute la seconde partie du roman, présentant les trois générations ayant succédé à la famille rencontrée au début du livre, est très marquante. Elle décrit la souffrance des êtres humains, leur mal être dans une agriculture transformée en industrie de l’animal. La souffrance n’est plus physique comme au début de l’ouvrage, elle est morale.
L’extérieur de la ferme est présenté comme « hostile », « violent ». Et pourtant, tous les personnages, y compris les animaux, sont attirés vers cette violence du dehors, vers cette certitude de la destruction. Chaque personnage est impacté, d’une manière ou d’une autre. Chacun développe sa propre pathologie : « Les jumeaux meublent par leurs paroles indistinctes le perpétuel silence de Jérôme ». Quelle phrase !
L’une des forces de ce livre est vraiment de mêler des passages atroces, au verbe très cru, parfois insoutenables à lire, à imaginer - la puanteur de certaines scènes dégouline de l’encre disposée sur la feuille, le cri des animaux qui souffre s’entend à travers l’épaisse couverture – et des passages songeurs et emprunts de poésie : « elle n’a pas l’âge de ses quatorze ans, mais celui des enfants exilés de l’enfance, bannis avant même de naître ; un âge sans âge et sans histoire ». La répétition, utilisée à deux reprises (enfant-enfance et âge-âge) ajoute du poids et du sublime à l’affaire.
Ce qui m’a gêné dans ce roman, cependant, et qui nuance sensiblement mon avis globalement positif, est la manière très crue d’exposer la souffrance animale, parfois au mépris de la souffrance humaine (surtout dans la première partie, ce n’est pas du tout le cas par la suite). On peut se demander quel est l’intérêt pour l’auteur de détailler de manière aussi impropre les différents gestes du paysan lorsqu’il donne vie à un animal, lorsqu’il nettoie son enclos, lorsqu’il ramasse les corps morts de ceux qui n’ont pas survécu.
Surtout, le parti pris de détailler crument la vie dans une ferme se ressent autant pour la ferme traditionnelle que pour la ferme intensive, laissant penser que l’auteur ne fait pas de différence entre les deux quant au sort fait aux animaux. C’est selon moi l’inconvénient principal de ce livre, qui peut nuire au plaisir ressenti à d’autres moments. Il n’y a à mon sens que peu d’intérêt à révéler ainsi la souffrance. Elle peut se suggérer de manière subtile et produire autant d’effets. On a parfois l’impression que le roman s’efface derrière le militantisme de l’auteur. Il devient alors un roman à thèse tel que dénoncé par Albert Camus dans Le mythe de Sisyphe. Au lieu de susciter une thèse, le roman ne fait que reposer sur elle. Règne animal tombe parfois dans cet écueil, et on ne peut que le regretter, au vu de l’immense qualité et de l’exquise beauté de certains passages.
Gageons que ce ne soit qu’une mauvaise impression de ma part, et cela permettra d’apprécier comme il se doit ce roman qui vous marquera profondément, qui vous choquera, qui vous émouvra certainement.
Toute la seconde partie est plaisante à lire car elle montre, outre l’impact de l’agriculture intensive sur les animaux, la souffrance psychologique ressentie par les trois générations suivant celle des premiers personnages. Un évènement survenu durant la première partie a des effets sur toute la famille, maudite en quelque sorte du fait de cette « erreur ». J’ai beaucoup apprécié suivre Jean-Baptiste Del Amo dans les profondeurs de l’âme humaine. Paradoxalement, alors que le sort fait aux animaux est bien plus terrible dans l’agriculture moderne, cette seconde partie relève surtout le traumatisme des femmes et des hommes vivant de cette nouvelle forme d’agriculture. Chaque personnage développe son propre traumatisme, lequel n’est plus collectif. La grande guerre, alors qu’elle a touché toute la population, a isolé chacune et chacun dans son traumatisme. Jamais ce phénomène ne s’effacera, et la seconde partie du roman le montre brillamment.
La fin du roman est particulièrement surprenante et touchante à la fois. Elle me laisse cependant un goût amer, d’inachevé. Un peu comme l’ensemble du roman. Il m’a manqué un peu plus de clarté de la part de l’auteur quant au message qu’il a voulu transmettre. La violence de certains passages m’a dérangé. Son utilité m’a échappé. Je suis donc un peu mitigé sur ce roman, mais il a de si nombreuses qualités, il parvient si parfaitement à montrer le traumatisme que fut la grande guerre dans cette paysannerie, que je ne peux que vous conseiller de le lire. En dépit de ses défauts, il reste qu’on prend un grand plaisir à le lire.
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